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Inspiration sicilienne

LAURENZO et LAURA1

 

C’était dans l’ancien temps, encore…

Le beau cinquo cento, brillait de tous ses ors.

C’était en Italie, ou plutôt en Sicile,

Près de Palermo, au nord ouest de l’île…

Là où l’on voit partout de belles œuvres d’art.

 

A cette haute époque, il y avait quelque part,

Un château, un marquis ou un prince,

Dominants la province.

Riches, orgueilleux et sombres,

Silhouettes emplies d’ombres,

L’un tout autant que l’autre.

Cruel, vaniteux, rapace à la maltôte,

Tel était ce noir intraitable vassal,

D’une brutalité devenue proverbiale.

Ce prince avait une fille, et c’était Laura,

Doux prénom issu de ce temps là.

Dès sa prime enfance, elle jouait au jardin,

Avec le fils d’un nobliau voisin.

Il s’appelait Laurenzo, lui aussi tout gamin.

 

-Chant I-

 

Ils devinrent jeunes gens.

Il faut bien qu’on y pense :

Un puissant amour les liait étroitement.

Il emplissait leur âme, si innocemment,

Qu’il leur venait d’ enfance,

Du moment de ces danses

Qu’on rythme au tambourin.

Ou au fil des quatrains,

De ces vers , qu’ils se lisaient l’un l’autre, dit-on,

Emerveillés de leur phrasé, complice d’un violon.

 

Laura, je l’imagine brune.

Mais ses cheveux accrochent quelques rayons de lune…

Une natte, enroulée en bandeau, carène sa chevelure,

En dégageant sa nuque. Cela lui fait l’allure

D’une reine de conte. Il y a une mèche mince,

Juste devant l’oreille. Coiffure de province,

A cette époque là. Elle pend en ondulant,

D’une telle manière, qu’elle rend séduisant

Son blanc visage ovale. On désire prendre tout doucement,

Dans ses mains mises en coupe, cette si jolie tête,

Comme on soulève une rose, dont le parfum champêtre,

Enivre soudainement…pour poser de ses lèvres,

Le respectueux baiser, car le cœur vous enfièvre.

Elle a les yeux châtain et sa taille est bien prise,

Sous sa robe légère, qui, sans surprise,

Fait ressortir le cambré de ses reins,

On lit le profil pur de son sein,

Qui naïvement, modèle son corsage.

 

Laurenzo est à l’âge

Ou l’on devine déjà le futur gentilhomme.

Son port est déjà fier, tout comme

Son regard, qui domine le monde, autour de lui,

Et le ferait encore, semble-t-il, aujourd’hui.

Car bien qu’ils soient mortels,

Ces personnages là, nous semblent éternels.

Ils sont faits de l’étoffe dont on trame les héros,

Qui des mythologies sont aussi le propos.

Laurenzo est sur son cheval, d’une aisance,

Parfaite, comme il l’est à la danse.

Il est d’une légèreté, qui fait du cavalier,

Un chevalier ailé. Son dos est droit, et son regard altier.

Il est dans cette pratique,

Un centaure à l’antique.

S’il cabre son cheval,

Pour une libre cavale,

Il devient l’égal d’un Sforza,

Prince qui domina

Le nord de l’Italie, à partir de Milan,

Bien des années avant.

Sa chevelure blonde,

Epandue à la ronde,

Joue de ses mèches folles,

Dans le vent qui s’affole

De ses courses équestres.

Et sa gestuelle preste,

Dégage son front haut.

Il a dans ses manières, tout ce qu’il faut,

Pour prendre plus d’un cœur..

Mais, seule sa Laura suffit à son bonheur.

Il en est tant épris, qu’il ne voit même pas,

Les autres filles, qui rêvent d’être à son bras. 

-Chant II- 

On sent les orangers, ce soir, dans le fond du jardin.

Il y rode un parfum de myrte, et puis de thym.

A la brise de mer, sous la palme qui bruisse,

On y baigne dans la lumière complice,

D’une lune à peine voilée, pour faire de velours,

Le grand drapé du ciel, la haut, et tout autour…

Laurenzo a dit : « Je t’aime », à sa chère Laura,

Qu’il serrait si fort dans ses bras.

« Je veux vivre avec toi. Nous irons à l’autel,

Consacrer notre hymen, puisque je sens tel,

Ton sentiment pour moi »…

Lors, sans chercher à celer son émoi,

Laura a répondu, en lui tendant ses lèvres,

Que d’être enfin à lui, c’était son plus beau rêve.

Que d’être son épouse, et l’être pour toujours,

Qu’à ses tendres désirs, à son si doux amour,

Magnifiant ses plus intimes soupirs…

Elle disait: « Oui, oh Oui , je le désire…».

Et pour le coup, son coeur tout gonflé,

Etait, je le jure, tout prêt à éclater.

Elle versa de ces larmes de joie,

Qui ne coulent qu’une fois…

 

Il faut être très jeune pour comprendre cela,

Ou, bien vieux, pour dire les regrets qu’on en a.

Toutefois le poète échappe à ce sort, en côtoyant les cimes,

Là dans le firmament. Il porte l’émotion qu’éternise ses rîmes.

Et c’est un privilège,

Qui de la vie allége

Un fardeau si pesant,

Qui s’alourdit si tant, au fil de ses ans…. 

-Chant III-

Laura se rend au monastère,

Qui jouxte le château. Et c’est un grand mystère,

Qui se joue là, par sa démarche vive, la sorte

De grande cape noire, dont içi elle s’enveloppe,

Et sa tête couverte par un funeste voile.

Elle traverse le cloître vers la petite porte, que dévoile,

La lumière de la torche, que tient haut sa suivante.

Elle frappe tout doucement, comme un esprit qui hante

Le saint lieu, où la lumière est chiche.

Les ombres sont partout, comme riches

Des prières murmurées à voix basse.

La porte s’ouvre et son grincement casse,

Le sépulcral silence qui régnait en ces lieux.

Laura a comme un frisson qui lui viendrait de Dieu…

 

Mais, voici un moine inquiétant ,qui se présente là !

C’est un familier du Prince. Il a le front bas,

Et le nez crochu qui sort de la capuche,

Sur un menton qui pointe. On croit voir une perruche,

Qui se projette au mur, par la lueur de la torche.

Et ce profil danse, sur le mur vénérable. La roche,

Accroche à son grain une esquisse diabolique,

Fort mal venue, d’ailleurs, sous la voute gothique.

Laura le connaît depuis toute petite. C’est un ami.

Ainsi elle l’imagine. De toute sa confiance, elle l’investit.

Malgré sa tête de grotesque, qui intrigue sous la bure,

Elle s’ouvre toujours à lui. Sa voix est douce et sûre.

L’expression de ses yeux aux paupières baissées,

A une petite touche de sérénité.

Lorsqu’il la confesse, il n’est point trop sévère.

Pour ce qu’on en sait : quelque Ave, ou Pater.

 

« Mon Père, je veux me confesser.

J’aime Laurenzo ! Nous voulons nous marier !

Et ma chair a commerce avec la sienne,

De sorte qu’ il faut nous unir, d’une façon chrétienne,

Et le plus vite possible, effacer nos péchés ».

 

« Ma fille, ton affaire est bien grave !

Et le péché mortel, dont tu sembles l’esclave,

Pourrait rejaillir sur ta descendance,

Et ternir l’honneur de notre Prince. Ton intempérance,

Peut te valoir tous les feux de l’Enfer,

Quand arrivera ton heure, la dernière…

Toutefois, Dieu est clément.

Tu ne dois plus rencontrer ton amant.

Enfermes toi au château, pour y faire pénitence…

Je dirai à ton père, lorsqu’il tiendra audience,

De te mettre au couvent.

Car cela tu le demandes. Tu resteras dedans,

Au moins une paire d’années,

Pour rémission de tes excès.

C’est tout ce que je peux pour toi.

Et maintenant, silence, tu pries avec moi !

-Chant IV-

Laura est dans sa chambre.Elle en sent la froidure.

Elle n’a pour horizon que les lourdes tentures

Du baldaquin du lit, qu’elle a fermées sur elle.

Elle pleure sur sa vie, car sa vie, elle chancelle.

Elle pleure sur Laurenzo dont elle ne sait plus rien.

Elle pleure sur son amour anéanti. Ce lien,

Brisé par son père, qui l’a fait saisir.

Les gardes l’on amenée, dirait-on, par plaisir,

Pour la prosterner au pied de ce tyran.

Il a dit, « Je te renie, tu n’est plus mon enfant ! »

Elle a poussé un cri de bête,

Un hurlement strident, d’une voix de tête.

On l’a mise nue et coupé ses cheveux.

On l’a jetée ici, dans sa chambre, comme ceux,

Qu’on humilie, qu’on incarcère.

Elle a les mains liées. Elle désespère…

On a posé au sol une simple écuelle.

Si elle veut boire, il lui faudra laper ! C’est si cruel,

Qu’elle a décidé de se laisser mourir.

Mais la mort ne vient pas. Lorsque l’on veut périr,

Elle n’est jamais là. Elle préfère faucher ceux qui tentent de vivre.

De pleurs, de sanglots, il lui semble être ivre.

C’est pourquoi elle s’est prostrée,

Enroulée dans un drap, au mur adossée.

Le moine l’a trahie, cela, elle en est sûre.

Mais pourquoi Laurenzo, aux muscles puissants et durs,

Ne l’a-t-il pas enlevée ? Ne l’a-t-il pas délivrée,

De quelques coups d’épée? 

-Chant V- 

Laura est épuisée.

C’est la fin d’une nuit, d’une si longue durée,

Qu’elle lui a paru un gouffre hors du temps.

Presque déjà morte, ou se sentant

Partir…Déjà, c’est une épave.

Emmurée au profond du château, hâvre

Et défigurée, elle n’a plus la force

De rejoindre son lit. Elle est allongée, le torse

Ecrasé sur la froidure des dalles. Elle y demeure inerte,

Et raide, comme déjà froide. Elle songe à la perte

De Laurenzo, sans doute déjà parti, pour cet au-delà,

Ou bientôt elle ira.

 

La porte s’ouvre en tempête.

A affronter cela, elle n’est pas prête :

Son père entre et vient tout à coté d’elle.

Il y a deux spadassins qui l’accompagnent, tels

Des anges noirs. Elle ne voit que des pointes de bottes,

Tout près de son visage, des talons qui sabotent,

Au ras de son corps frêle, un éperon

Qui touche presque son front.

Le prince se penche sur elle, et comme un animal,

Il la retourne violemment. Elle a mal.

Sa tête heurte les dalles. Elle voit le rubis de sa bague,

Sur le gant de velours noir. Elle voit aussi la dague,

Qui passe devant ces yeux, éclair d’acier gris.

Il dit : « Je veux lors que tu saches, que pour toi, c’est fini.

Pour Laurenzo aussi ! ». L’un des mercenaires tire

D’un sac, une tête coupée au visage de cire.

Quelques gouttes de sang tombent sur son buste.

Elle se redresse et essuie son sein. Elle porte à ses lèvres, juste

Une goutte, de ce baume vermeil.

« Laurenzo, Amour, sans pareil,

Je te rejoins, dans un instant je crois… ».

«  Oui », répond le père, « …car comme tu le vois,

Je t’avais promise à Don Alfonso, Grand d’Espagne,

Et proche du Roi Philippe. Et, le ciel m’épargne,

Car tu m’as fait manquer à l’honneur! »

« Et toi mon père, tu m’as enlevé par deux fois le bonheur… »

 

Le bras du prince s’abat.

La dague frappe au cœur Laura.

Ses yeux se sont fermés.

Mais son visage porte un sourire fragile,

De petite fille, naïve et gracile.

Elle a encore sur sa lèvre, une tache du sang…

De son amant. 

-Envoi- 

Ce soir, il y a au ciel,

Et c’est une merveille,

Deux étoiles de plus, au firmament de nuit.

Elle brillent d’un vieil or. Malgré le temps qui fuit,

J’y vois comme un présage, ou un vœu perpétuel,

Des amours qui se veulent éternelles…

Peu importe ce qu’on en a reçu,

Qui n’a jamais aimé n’aura jamais vécu.

 

 

Palerme, Sicile-La Graverie- mai 2012

1Prononcer « La-o-ra »

 

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9 réflexions sur “Inspiration sicilienne

  1. melanie dit :

    plus que magnifique… en plus, un membre de ma famille vient de passer 10 jours dans les îles italienne dont les 3 derniers en Sicile…
    – – –
    bonne continuation et amitiés toulousaines, Mélanie

  2. C’est terriblement beau, envoûtant, moyenâgeux ! Bien que le texte soit long, l’écriture nous emporte sans effort jusqu’au bout de l’histoire, jusqu’au fond de l’horreur, pour y toucher le merveilleux. ça prend aux tripes. Superbe.

    • J’vais pas jouer les saintes nitouches…Cela ne fait terriblement plaisir, et tant pis pour les bleus aux chevilles…
      Trés, très content que vous aimiez…Vous écrivez de si beaux textes. Merci. Hervé.

  3. Cette histoire si tragique fait malheureusement écho à certaines informations qui filtrent parfois…il y a encore des lieux ou les amants, les jeunes femmes surtout, paient de leur vie, un amour hors mariage voulu par le père.

    Elle est belle cette histoire, intemporelle

    • Merci beaucoup, Pandora…Moi aussi, j’ai le souffle coupé…J’ai beaucoup aimé cette histoire qu’on m’a racontée en Sicile? C’est ainsi que je l’ai mise en vers. Merci de votre venue sur mon blog.
      Hervé;

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