JEUX d’HIVER

JEUX D’ HIVER

Pièce en un acte

La pièce à vivre d’une datcha…Intemporelle…On peut aussi bien être au 19 eme qu’au 20eme siècle. Fond de scène : bibliothèque en angle, côté cour.

Côté jardin : deux portes fenêtres. Mobilier kitch. Deux divans face à face, en angle ouvert par rapport au public. Table basse. Côté jardin, en avant de la scène, gros poêle traditionnel en faïence, pour rythmer l’espace, et l’amorce d’une entrée voûtée vers la coulisse. En face, autre porte.

Vers le milieu de la scène. Table à thé, Samovar . Tasses en verre à piétement métallique, dans le goût russe.

Au lever de rideau :

Coté jardin : Une femme mince et élégante, brune. Coiffure aux cheveux relevés en bourrelet, ou couronne, style Belle Epoque, entourant un chignon. Elle est debout devant la fenêtre. Robe longue à taille marquée, couleur vert foncé. Du col et des manches de la robe dépassent les dentelles d’un luxueux corsage.

Coté cour. Un homme distingué, agé. En costume d’intérieur et robe de chambre sombres. Il est assis sur le divan de droite. Il y a, posés sur la table basse, des livres et quelques papiers. Il tient en main un bloc sur lequel il prend de temps en temps des notes.

 

 

ANASTASIA :

Ca y est ! Le soleil disparaît…Si tôt ce matin…Il ne nous sera pas resté longtemps….Il va se remettre à neiger.

Le bonheur n’existe pas !

SERGUEï (après un temps assez long…ce qui énerve Anastasia) :

Comment cela, le bonheur n’existe pas ?

ANASTASIA

Non, il n’existe pas !

SERGUEÏ

Pourtant, me semble-t-il, de nombreux penseurs, auteurs, romanciers ou poètes, …des érudits, proclament son existence. Des philosophes prétendent nous en montrer le chemin…

Le bonheur…quand on y pense…

On songe aux horoscopes, aux tireurs de cartes, aux devins, qui nous promettent chaque jour, ou presque, que nous l’aurons, ….si nous ne l’avons déjà. Des tas de gens disent «  je suis heureux » ou «  je suis heureuse », selon le sexe et le moment…

(…grondeur...)

Tu exagères…

ANASTASIA

Non, je n ‘exagère pas. Je suis sûre de ce que je dis !

SERGUEï

Tu dis que tu n’es pas heureuse ?

ANASTASIA

Non ! Je dis que le bonheur n’existe pas, ce qui n’est pas du tout la même chose…

SERGUEï

Incroyable !…

Tu peux reconnaître que tu es heureuse, mais pas que tu jouis du bonheur !

Cela m’apparaît comme profondément contradictoire…Un raisonnement vicié quelque part, une sorte de piège refermé…

Peut être sur un sombre secret qui t’est propre…

ANASTASIA

Il n’y a pas de piège, d’ailleurs pour piéger qui ?

Il n’y a pas de secret, ou alors je l’ai tellement enfoui que je ne m’en souviens plus, comme il arrive de ces objets personnels auxquels on tenait tant, et on les a égarés, et puis on les oublie, et cela nous devient un acte manqué…de les oublier, alors qu’on aimait tant les posséder…On oublie qu’on aimait…

SERGUEï

Attend !…Je ne crois pas qu’on puisse oublier un secret. Pas plus que l’amour qu’on porte à quelqu’un !

C’est comme une infirmité, une maladie plus ou moins honteuse…On vit avec ! Et cela, oui, cela peut contrarier la possession du bonheur.

ANASTASIA

Pas moi…Pas pour moi ! Les secrets ne me contrarient pas…Peut être peuvent-ils me rendre absente…Rêveuse…Par moments…

SERGUEï

Si, ils te contrarient forcement !

Ils pèsent sur ta vie…Ils te limitent…Ils te contraignent…Ce sont les corsets de l’âme…

Il faut s’en libérer ! Il y a des charges qu’on ne peut éternellement porter seul…

Retourne-toi et regarde moi…( Anastasia se retourne et marche vers Sergueï qui s’est levé)

Tu vois, tu ne souris pas ! Alors, c’est comme un acte manqué, ton absence de Bonheur ?

C’est bien intéressant !

ANASTASIA

Non, ce n’est pas un acte manqué qui me fait dire que le bonheur n’existe pas.

Les actes manqués, c’est quand on dit une parole imprévue…Quand on fait un geste qui vous échappe.

Non, non et non ! Je fais une constatation d’évidence. Et c’est une idée qui m’est venue déjà, foudroyante et si naturelle.

Et ce n’est pas la première fois qu’elle me tombe dessus ainsi, comme cela…

SERGUEï

C’est le temps de ce matin qui te fait cet effet ?…Nous nous sommes tous levés bien tôt pour que Olga et Oleg puissent aller tirer quelques canards sur le lac…

Après ils piqueniqueront… en tête à tête…., dans le rendez vous de chasse au milieu de la Forêt…

C’est de les imaginer qui te fait penser ainsi ?…

ANASTASIA(…sourdement, en baisant les yeux) :

Tu sais bien que non !

(…reprenant un ton normal…)

Je n’ai pas attendu aujourd’hui pour faire ce constat : Le Bonheur, ça n’existe pas.

C’est une idée foudroyante qui m’a traversée l’esprit de façon évidente…lorsque j’ai cessé d’être une enfant !

SERGUEï

…Lorsque nous avons cessé de jouer…Et que je t’ai préféré Olga ?

ANASTASIA

…Ou lorsque j’ai épousé Oleg Ivanovitch ? Par dépit ?

C’est ce que tu crois ?

Non…ne te juges pas si important…Sergueï Alexandrov.

Je t’aime, mais pas à ce point là…avant, oui mais plus maintenant….

C’était bien pratique, notre arrangement…

J’ai un mari qui me laisse à peu près tranquille. J’ai des amis..J’ai de l’argent…Un bel appartement à Moscou.

Pour la plupart des gens, même pour toi…Je suis heureuse. Toi, tu as Olga…Elle est belle Olga…Tu as Olga, Olga et moi…Tu n’es pas seul, tu n’es pas à plaindre…Tu es comblé, petit homme !

Mais je te dis, cette vérité absolue m’a frappée comme la foudre :

Le Bonheur, cela n’existe pas !

SERGUEï(...lassé…)

Puisque tu le dis !

(…puis, avec ferveur…)

Anastasia Ivanovna, je t’aime, maintenant comme avant, quand c’était le temps des jeux et des études…Le sais-tu ? Le sais-tu bien ?

Et cela ne te rend pas heureuse ?…C’est du bonheur, quand même, cela…

C’est du solide, non ?

ANASTASIA

Bien sûr, c’est du solide…Et ce matin, j’aime bien que nous soyons là, dans cette maison sous les neiges…Et que nous y soyons seuls, proches et intimes…

Mais c’est un bon moment, et je te le dirai et je te le redirai autant qu’il te plaira, toutefois…ce n’est pas le Bonheur !

SERGUEï

Si tu persistes à nier ce qui pour moi est une évidence, que le Bonheur existe bel et bien, je te répondrai : Cela dépend de toi !

Mais je ne te donnerai pas raison, parce que, pour moi, le Bonheur est là, et maintenant, entre nous, surtout et précisément ce matin…Et je le reçois comme une bénédiction…

Mais il faut lutter pour le trouver. Pour le construire !

Et moi, je le trouve parce que j’ai le courage d’être ce que je suis.

Il n’y a qu’impuissance et désolation à paraître ce qu’on n’est pas…à se croire malheureux…marqué par le destin…Nous sommes libres, le sais-tu, dans nos âmes russes et désespérées…

Et je te veux bien au dessus de cette négation du Bonheur! Je te veux, dans mon bonheur à moi…

ANASTASIA

Oui…Tu es un idéaliste…Mais tu sais bien : le Bonheur peut disparaître.

Et, je l’ai d’abord cru, par une lente érosion, une sorte de dégénérescence de notre âme, comme il en est une qui concerne nos cellules, et qu’on nomme cancer, et ce mot fait peur, bien peur…

Mais maintenant, je sais que le Bonheur n’existe pas, pour une raison beaucoup plus simple. Il n’existe que comme une fiction, une fiction qu’on a construite, comme tant d’ autres…Et la plupart des gens croient à cette fable là…

SERGUEï

Alors, si je te suis bien, on perd le Bonheur, comme on perd la santé, ou encore comme on perd la croyance en Dieu…

Et toi, tu es une athée du sentiment, de l’optimisme aussi ? C’est cela ?

ANASTASIA

Ce n’est pas comparable.

Les athées se refusent à admettre qu’il y a une âme, une vie après la mort, et Dieu, bien sûr, ils en nient l’existence.

Mais comme les croyants, d’ailleurs, ils n’ont pas de preuves de ce qu’ils affirment.

Mais moi, si j’affirme que le bonheur n’existe pas, j’apporte la démonstration…Je témoigne…

SERGUEï

Et je suis convaincu, moi qui crois au Bonheur, que ta démonstration ne sera pas plus convaincante que la mienne, car, comme pour Dieu, on accède à ces valeurs par l’espérance, la foi, la beauté et la bonté…pas par le matérialisme…

Ce sont des valeurs qui ne sont pas physiques, mais justement métaphysiques…C’est bien pour cela qu’on a inventé le mot!

ANASTASIA

Ecoute, écoute bien ce que je pense du Bonheur et de ce qu’il en advient :

Quand nous sommes des enfants, on nous dit que si on est bien sage, bien poli, bien respectueux de ses parents, des autres adultes, de la loi et de l’ordre, des popes de l’Eglise Orthodoxe, et si on embrasse avec ferveur les Saintes icônes….

Si on travaille bien en classe…

Si on est bien propre sur soi et qu’on se lave les mains avant de passer à table…

Si on range bien ses affaires…

Si on fait bien ce que Papa et Maman disent…

Si on fait sa prière du soir et qu’on se couche bien droite dans le lit, les bras le long du corps…quelquefois qu’on aurait envie de se câliner un peu…

Si on est toujours prête à aider les autres quand ils vous le demandent , et même quand ils ne le demandent pas, quitte à les forcer un peu parce qu’ils n’osent pas nous exprimer leurs désirs, et il faut le deviner…être prévenant…

Si on ne refuse pas d’embrasser sa vieille tante, et elle a des moustaches et elle pique…la vieille…

Si on veut bien donner un baiser au vieil oncle qui pue la pisse et le tabac…qui a fait toutes les guerres et nous assomme avec ses récits…

Si on croise bien les jambes quand on est assise et qu’on tire bien sur sa jupe…

Si on ne monte pas aux arbres en montrant sa petite culotte aux garçons…

Si on fait bien tout cela, que je te dis au petit bonheur, et la liste peut être interminable, on sera heureuse toute sa vie.

On aura un bon mari attentif et prévenant, fidèle, amoureux mais pas trop, car il ne faut pas pécher et on a juste droit à un peu de plaisir pour devenir mère…et on accouchera dans la douleur, comme l’a voulu Dieu…pour punir toutes les descendantes d’Eve du péché originel…

On aura de beaux enfants, qui réussiront dans la vie…

On aura un foyer chaleureux…

Et bien, si, si, si, on fait tout cela…on sera heureux…On aura le Bonheur !

Et je dis : non…Cela ne se passe pas toujours comme cela…et même pas souvent comme cela…

SERGUEï

C’est un réquisitoire !

ANASTASIA

Non…C’est qu’à un moment, mes paupières se sont décillées…Et j’ai tout compris de ce qui se passe réellement…Qu’on nous a leurré et conditionné pour que nous faisions de même avec les enfants que nous aurons plus tard…

SERGUEï

Et c’était quand, le moment où a débuté ta crise existentielle ?

ANASTASIA

Oh , quand j’ai assez grandi…Quand je suis devenue une belle jeune fille, d’après ce que les autres disaient.

Moi, je me suis toujours trouvée moche à en pleurer… avec des seins trop petits et des fesses trop grosses…

C’est arrivé quand j’ai cessé de croire qu’il y avait un prince charmant qui m’attendait…et que les histoires de la comtesse de Ségur ou quelques autres de la même eau étaient faites pour que les enfants croient au bonheur…Et là, c’est vrai…J’ai cessé d’y croire…pour moi et pour les autres…

SERGUEï

Tu ne crois pas que tu puisses être un grand bonheur pour moi…

Le mieux qui ait pu arriver dans ma vie ?

ANASTASIA

Je ne sais pas…Je ne sais plus…Nous aurions pu, nous aurions du vivre ensemble…

SERGUEï

Ce sont les hasards de l’existence. J’ai connu Olga Alexandrovna au cours de mon enfance…Je ne t’ai connue que plus tard. Olga a toujours vécu au domaine…Toi tu étais encore en pension à Saint Petersbourg, Pétrograd, comme nous disons…Tu ne faisais que des apparitions aux vacances. Les parents d’Olga et le miens ont tant lutté pour que ce mariage ait lieu…La dot d’Olga m’a servi à payer les dettes de jeu de mon père…Il est mort dans la sérénité…Son corps a été béni alors que les chants montaient vers le Pantocrator et faisaient trembler les coupoles…

ANASTASIA

Ce n’est pas trop moral cela ? Pauvre Olga…Ton père Boris était bien inhumain. Il s’en fichait pas mal de ce que tu appelles le bonheur, ton bonheur, comme de celui d’Olga.

SERGUEï

C’était une pratique courante, chez les barines, à leur époque…Et puis, cela m’a permis de te connaître enfin, quand tu es revenue vivre parmi nous…Et pour m’assurer que tu resterais, je t’ai présenté Oleg Alexandrov. Tu vois, moi, le Bonheur, je le construis envers et contre tout ! Même par des voies hasardeuses et détournées…

ANASTASIA

Tu m’as manipulée ?

Tu sais que je devrais te chasser de ma vie !

SERGUEï

Sans doute…

Manipulée ? Oh, juste un petit peu…

Je suis un sale type ?

ANASTASIA

Un très sale type…Mais puisque je ne crois pas au bonheur, ce n’est pas très grave.

Et puis, j’ai appris à t’aimer, sale petit homme !

SERGUEï

Alors, on continue ?

(Il lui ouvre les bras)

ANASTASIA (…elle l’enlace..)

Oui, on continue…

SERGUEï

Jusqu’à quand ?

ANASTASIA

Il n’y a pas de limite, mon ami…Jusqu’à ce que nous mourions tous les deux de mélancolie…

La porte d’entrée, côte jardin, s’ouvre d’un coup, poussée par une botte déterminée et brutale.

Entrent deux personnages, un homme et une femme dont les visages sont quasi masqués par des chapkas enfoncées sur leurs têtes et les cols relevés de leurs pelisses. Ils sont copieusement couverts de neige.

OLEG :

Qui est mélancolique, ici ?

ANASTASIA et SERGUEÏ, (ensemble… après avoir vivement dénoué leur étreinte…)

Le temps !

OLGA

Oui, tout cela est bien affreux. Nous n’avons même pas vu un canard !

Rideau.

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